Une certaine idée de la vie

SOCIÉTÉ DE CONSUMATION ET CULTE DU FEU

 

Le feu n’est pas tombé du ciel avec la dernière gelée.

Et il y a bien longtemps que furent frottés deux morceaux de bois pour en faire la première allumette.

Le premier écologiste eût été là, le feu eût été interdit au nom du principe de précaution. Prométhée eût été enchaîné à titre préventif pour nous épargner la taxe carbone, les nanotechnologies, les allergies bronchiques, le déchaînement des éléments.

Le feu est aujourd’hui menacé d’inconstitutionnalité au titre de la repentance.

Au cours des âges, l’homme s’est souvent gratté la tête pour chercher ce qu’il pourrait brûler. Et il a toujours trouvé.

Il ne s’est pas privé de la cuisine, du chauffage, des hauts-fourneaux, de la locomotion et autres menus agréments de la technologie dont le jeu valait bien la chandelle. Tous les aigles vous le diront, le foie gras est meilleur quand il n’est pas cru.

C’est ainsi que la société de consommation fut toujours quelque peu une société de consumation. C’est pourquoi, du plus riche au plus pauvre, tout le monde aspire à consumer plus pour consommer mieux.

Pour plus de confort, l’homme a d’abord brûlé du bois à feu ouvert, puis dans des cheminées. Des combustibles nouveaux ont été ajoutés aux anciens sans jamais totalement les remplacer. Pour toujours plus d’autonomie, de mobilité, de puissance, on a brûlé du charbon dans des poêles, dans des hauts-fourneaux, dans des machines à vapeur. Du gaz et du pétrole ont alimenté les moteurs et les chaudières. Des matières fissiles ont été chargées dans les centrales électriques.

Le feu s’est taillé un empire. Le langage s’est toujours enrichi pour désigner les accessoires, les combustibles, les ravages matériels ou humains, les pratiques de brûlage et de brûlement. La guerre et l’art militaire y ont pris une large part.

Par extension, le feu est devenu une mine de métaphores cuisinées à toutes les sauces.

L’homme finit par ne plus bien distinguer l’événement de l’image, la réalité de la fiction

Même ce brave Racine mélange un peu les genres quand il fait dire au guerrier Pyrrhus, amoureux transi d’Andromaque : « Brûlé de plus de feux que je n’en allumai ». Il est brûlé par métaphore mais les feux qu’il alluma sont des actes de guerre bien réels.

Les industries du spectacle ont annexé les embrasements pour distraire les foules.

La combustion est une réaction en chaîne connue des médias et de la télévision d’exception culturelle. La première chaîne allume « Les feux de l’amour ». Pour que, sur la troisième, s’éternise et soit « Meilleure la vie » en un feuilleton dont chaque épisode consume quelque drame. Quand un dragon de spectacle embrase les foules en chantant à l’infinitif « Allumer le feu », des allumés risquent d’y entendre un impératif qui leur commande d’aller brûler quelque chose ou quelqu’un, quelque part. L’incendie-catastrophe et l’incendie-spectacle se mélangent dans les têtes en mal d’amusement.

Le ludique feu d’artifice a des prolongements dans les forêts que des pyromanes se plaisent à contempler quand souffle le vent et s’échauffe la nature.

Le feu est un outil efficace de revendication et de protestation. Quand le chaud-biz fait relâche, nous avons droit sur les voies publiques aux feux roulants des voitures que l’on ne compte plus, des pneus, des palettes, des récoltes. Çà et là un incendie plus ou moins accidentel nous donne l’amer plaisir de restaurer un château à l’identique.

Animal métaphysique, l’homme aime les feux rituels, pour manifester sa joie, fêter le retour du printemps, célébrer la Saint-Jean, chanter en chœur au bivouac dans la nuit.

C’est un enfant qui ne sait pas toujours modérer ses ardeurs et aime trop jouer avec les allumettes. Les pompiers veillent. Les écologistes surveillent l’eau. Mais qu’on se rassure, le consumérisme n’est pas en voie d’extinction.

Si elle ne l’est déjà, notre civilisation ne tardera à être la meilleure car on nous promet de l’améliorer tous les jours.

Écoutez les candidats à l’élection du grand tisonnier des fourneaux de la grande cuisine nationale. Chaud devant ! Demain, on gavera gratis.


Pierre Auguste

Le 21 février 2012

Pierre Auguste

Le 21 février 2012